Résidence du Centre d’art Madeleine Lambert, Vénissieux, avr-mai 2023.
« Une ou plusieurs personnes se livrant à la dérive renoncent, pour une durée plus ou moins longue, aux raisons de se déplacer et d’agir qu’elles se connaissent généralement, aux relations, aux travaux et aux loisirs qui leur sont propres, pour se laisser aller aux sollicitations du terrain et des rencontres qui y correspondent. »
Guy Debord, Théorie de la dérive, Les Lèvres nues, n° 9, décembre 1956.
Que ce soit à Vénissieux où ailleurs, la dérive est possible en tout temps et à tout âge. Vénissieux m’a offert ses rues et son lot de découvertes mais les pièces réalisées lors de la résidence s’appliquent à mettre en exergue un rapport à l’architecture et à l’urbanisme plus vaste que les limites d’une seule ville.


Flux de désir et lignes de besoin, 2023.
Toile cirée transparente motif « vagues », découpes, œillets , 140 x 189 cm.
« Qu’y a-t-il de plus beau qu’un chemin ? C’est le symbole et l’image de la vie active et variée. » Consuelo, II, p.116, Georges Sand.
Au travers d’un arpentage méticuleux et cartographié dans la ville, j’ai relevé de manière quasi-exhaustive les lignes de désir (les chemins peuvent facilement se dérober à notre vue).
Une ligne de désir, est un sentier tracé graduellement par érosion à la suite du passage répété de piétons, de cyclistes ou encore d’animaux. Le terme est utilisé par les urbanistes et signale un aménagement urbain inapproprié vis à vis des passages existants.
Le terme « ligne de désir », est pour moi une expression, certes très poétique, mais en contraste avec la réalité. Ces tracés, liés au temps et à l’usure, révèlent davantage des besoins que des envies.
La plupart des lignes relevées ne dressent pas le portrait d’une flâneuse errance, mais plutôt le besoin de raccourcir les distances entre les lieux qui ponctuent notre agenda quotidien (école, gare, métro, parc, habitat…).. Elles nous permettent d’aller d’un point A à un point B de manière directe, sans détour.
Ces lignes sont alors découpées dans une toile cirée transparente, représentant une partition aléatoire, abstraite et décontextualisée des déplacements effectués par les habitants. Les découpes, discrètes, viennent ponctuer la toile.
La toile cirée, emblématique d’une époque révolue de Vénissieux, reprend les proportions de la carte de la ville. Le motif « vagues » contraste avec ces lignes figées.
Alors, « la vie active et variée » parcoure des chemins dessinés par l’usure de celles et ceux qui, tous les jours, arpentent inlassablement le même sentier tracé par d’autres.
Les lignes de désir deviennent lignes de besoin. Les mouvements quotidiens, absents du paysage et des cartes, deviennent flux de désir avec l’aspiration qu’ils soient parsemés, éclatés, anarchiques. L’absence comme justificatif de leur liberté.








Les dernières vues des bancs publics, 2023.
7 photographies 41 x 28 cm, socle.
Après avoir sillonné la ville de long en large, à la recherche de lignes de désirs, j’ai constaté une disparition des bancs publics dans les rues. Les bancs étaient bien là, au service des parcs, des jardins, des places et du fronton du cimetière, mais plus dans les rues elles-mêmes. Avec l’aide de la cartographe de la ville (Ariane Vallat) et de ses logiciels, nous avons recrée une carte, hors espaces verts, où figure l’ensemble des bancs publics. Cette carte a mis en exergue 7 bancs qui m’ont servi de support.
Assise sur chacun de ses bancs, appareil photo à l’œil, j’ai capté les paysages qui s’offraient à ma vue. Chaque photographie a une composition commune : une route bétonnée, un peu de verdure, un bâtiment et toujours, un poteau. Chacune des vues n’offre que très peu d’indices pour se situer : nous sommes dans un environnement citadin en France.
Le systématisme de l’emplacement des bancs dans les rues, offre une composition photographique sans qualités esthétiques, des écrans de projection pour penser le voyage immobile.
Ces rares lieux de repos et/ou d’attente offrent la possibilité d’un ailleurs.




Mémoires vives, 2023.
Souvenirs écrits des usagers du Centre Social de Parilly (Vénissieux), images générées par l’intelligence artificielle « Craiyon », 17 duos de feuilles 21 x 29,7 cm, installation : dimensions variable.
Le rapport entre mémoire et lieu est inhérent à l’humain. Nos souvenirs sont liés à des événements marquants ou anodins, en présence des autres ou seul, de jour comme de nuit. Néanmoins, le souvenir est toujours encadré par un lieu, un espace, un endroit.
Pourtant, ce lieu passe souvent au second plan, simple décor de l’action restée en mémoire.
Pour le projet Mémoires vives, j’ai proposé à un groupe de personnes vivant depuis de nombreuses années à Parilly (quartier de Vénissieux ayant eu des changements urbanistiques et architecturaux majeurs) de faire une description ciblée d’un endroit ayant disparu. La demande et les descriptions sont larges. Elles peuvent toucher un bâtiment détruit, des déviations de voies, un espace dit « vide » emplit par des constructions ou encore le réaménagement d’une place.
Ces espaces sont évoqués de manière brumeuse. Le temps altérant la mémoire, le présent effaçant le passé, laissant à tout à chacun la place à l’imaginaire d’exister.
Ici, j’ai choisi d’utiliser une intelligence artificielle afin de générer des images à partir des récits des 17 participants. Chaque texte permet de générer une à trois images distinctes.
Les images fabriquées par l’IA sont floues, reflétant une réalité enjolivée, une sorte de fantasme proche de la réalité, dérangeante par bien des aspects.
La mémoire humaine, bien que confuse, reste plus proche de la réalité que les images générées par la machine. Le vivant est essentiel à toute forme de récit du réel.



Sans cesse, 2023.
Installation murale, bois, peinture, suie, verre, béton. 250 x 250 cm.
Sans cesse reprend le motif de l’horloge combiné à celui du cadran solaire. La forme, douze fois identique, reprend celle d’un immeuble photographié à Vénissieux. Vénissieux, comme de nombreuses villes en périphérie de grosses métropoles, est en changement permanent, que ce soit dans l’urbanisme, les usages ou encore l’architecture.
Chaque forme en bois peint qui compose ce cadran sans aiguilles, est marquée par l’ombre du soleil du mois d’avril. L’ombre, est reportée minutieusement, heure par heure, en fonction de la direction du soleil, pour former une journée complète. Les ombres ne sont pas dessinées par un ajout de matière, mais par le dépôt de suie laissé par le brûlage du bois.
Sans cesse, comme son nom l’indique, met en exergue la répétition d’un modèle architectural répétitif dans le temps. La démolition et la reconstruction des immeubles de la ville ont été foisonnantes ces vingt dernières années. Programmée, leur « chute » est pensée. Elle est intrinsèque au processus même de leur construction.
Le centre de la pièce, qui devrait contenir le mécanisme des aiguilles, est ici remplacé par un morceau de bâtiment glané. Sorte de relique d’un présent, elle deviendra à long terme, un morceau de mémoire du lieu disparu.



SAD/sad comme les pierres, (Système Anti-Dépassement / système d’auto-défense), 2023.
10 dessins au fusain sur papier aquarelle 200g, 75 x 105 cm chaque, tas de 240 pavés (11 x 9 x 5 cm) de granit gris (3m², 321 kg), installation dimension variable.
Les roches anti-stationnement parsèment la ville. A l’antithèse des cailloux semés pour retrouver son chemin, ces roches cloisonnent les espaces public afin d’empêcher les véhicules de stationner sur certains emplacements, tout en laissant l’accès aux piétons.
Lors d’une excursion dans le quartier des Minguettes, j’ai aperçu plusieurs ensemble de roches collées les unes aux autres. Les roches, n’étaient pas placées à des endroits accessibles aux véhicules, mais venaient couper brutalement les espaces verts entre chaque tour d’habitation.
Leur disposition ne laisse donc pas de doute quand au but associé à leur fonction.
SAD/sad comme les pierres est une installation qui se compose de dessins de roches format 1/1 au fusain. Ces roches, décontextualisées de leurs espaces respectifs, prennent l’allure de petites montagnes à gravir. Le dessin au fusain fige ces figures d’autorité de manière classique, intangible, comme sorte de représentation du maintient de l’ordre urbain poussé à l’extrême.
Faisant front, un tas de pavés en granit (de la même matière et du même poids qu’une roche anti-stationnement) attend. Ce tas de pierre vient convoquer notre imaginaire collectif, notamment celui des jets de pavés lors des contestations sociales de mai 1968.
« Sous les pavés, la plage », derrière les systèmes anti-dépassement, le droit à la réappropriation des villes par ses habitants.
